Bagatelles pour un massacre

 

"qu'on ne s'y trompe pas, ce livre est UN ACTE et qui aura, peut-être, un jour, de redoutables conséquences."

Léon Daudet, l'Action française, 10 février 1938

 

 

   Décembre 1937 : Les éditions Robert Denoël publient les Bagatelles pour un massacre de Louis-Ferdinand Céline. A mi-chemin entre le pamphlet et le roman, l'ouvrage est d'une rare violence antisémite. La véhémence du propos est telle qu'elle s'apparente à plusieurs reprises à un véritable appel au meurtre et aux persécutions : " La France est une colonie juive, sans insurrection possible, sans discussion, ni murmure... Il faudrait pour nous libérer un véritable Sinn-Finn... un instinct de race impeccable... " (p.217 de l'édition de 1943).

  Cette nouvelle publication a en outre le mérite de classer politiquement l'auteur du Voyage au bout de la nuit : alors que l'éventualité d'une nouvelle guerre avec l'Allemagne se fait de plus en plus précise, que la France et le Royaume-Uni se préparent à un possible recours à la force pour barrer la route au nazisme, Céline a choisi son camp : 

" Moi je voudrais bien faire une alliance avec Hitler. (...) Il les aime pas les Juifs... Moi non plus... J’aime pas les nègres hors de chez eux... Je ne trouve pas ça un divin délice que l’Europe devienne toute noire... Ca me ferait pas plaisir du tout... C’est les Juifs de Londres, de Washington et de Moscou qu’empêchent l’alliance franco-allemande. (...) pour être colonisés, pour vous dire franchement la chose, on peut pas l’être davantage que nous le sommes aujourd’hui par les Juifs, par les nègres, par la plus immonde alluvion qui soit jamais suinté d’Orient. (...) Deux millions de boches campés sur notre territoire pourront jamais être pires, plus ravageurs, plus infamant que tous ces Juifs dont nous crevons. Portant les choses à tout extrême, pas l’habitude de biaiser, je le dit tout franc, comme je le pense, je préférerais douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent. Hitler encore je pourrais le comprendre, tandis que Blum c’est inutile, ce sera toujours le pire ennemi, la haine à mort, absolue. (...) Les boches au moins, c’est des blancs... " (p.221-222)

   Comme tout un chacun peut le constater ici, contrairement à une idée fort répandue, ce pamphlet n'est pas une publication d'ordre strictement antisémite. Dans ses Bagatelles, Céline exprime bien sûr avant-tout son aversion vis-à-vis des Juifs en général (et ce, en se fondant sur une argumentation analogue à celle des nazis) ; mais il y évoque aussi son anticommunisme, sa haine du capitalisme, de la Franc-maçonnerie, de la démocratie (p.41 : " Juifs et communistes sont pour moi synonymes (...) La démocratie partout et toujours n’est jamais que le paravent de la dictature juive." ), de l'intellectualisme, du Front populaire, le tout sur un fond obsessionnel de décadence et de déclin qui rappelle les plus belles pages d'Édouard Drumont... En bref, c'est toute la thématique de l'extrême droite française du moment que l'on retrouve dans le pamphlet. Celle-ci d'ailleurs ne s'y trompe pas et accueille avec un enthousiasme sans réserve le nouvel ouvrage célinien, des colonnes de l' Action française à celles de Je suis partout.

   Le principal écueil, quand on aborde aujourd'hui la violence raciste du propos,  est de considérer cet antisémitisme comme celui d'un pacifiste incompris. C'est l'argument dont Céline s'est servi après la guerre pour assurer sa défense : l'ancien combattant de 14-18 qu'il était avait péché par altruisme ; il n'avait cherché qu'à éviter une nouvelle guerre avec l'Allemagne, et à préserver ses contemporains d'une nouvelle boucherie. Mais ce serait mal connaître le contexte du moment que de se contenter de cette appréciation pour le dédouaner : le pacifisme célinien ne diffère en rien de celui de l'extrême droite française d'alors qui reproche elle-aussi aux Juifs de pousser la France à entrer en guerre contre l'Allemagne nazie. C'est ce que rappelle Lucien Rebatet dans ses Décombres (parus en 1942), lorsqu'il évoque l'avant-guerre en France, et l'ambiance du moment au sein de l'équipe de l'hebdomadaire fasciste Je suis partout

"Nous parlions depuis deux ans déjà à Je suis partout de la guerre juive et démocratique. Nous en connaissions à merveille la doctrine, les agents et les préparatifs. Nous avions accueilli avec une joie et une admiration sans limite les Bagatelles pour un massacre de Céline. (...)  L'abrutissement des cerveaux français, la confusion des idées et des sentiments les plus simples étaient tels qu'il existait une paix "pour la gauche" et une paix "pour la droite". La paix à l'usage des démagogues et du prolétariat se prêchait par d'énormes insanités. (...) nous avions le tord d'être des pacifistes intelligents. Nos écrits réclamaient une certaine paix, dans le temps et dans l'espace, parce que notre pays n'avait plus les moyens de conduire victorieusement une guerre, et que nous répugnions à souhaiter une révolution nationale issue d'une défaite." (p.72)

   Pacifiste, Louis-Ferdinand Céline ? Certes, oui, mais pacifiste "de droite" donc, exactement comme l'étaient Robert Brasillach, Lucien Rebatet, ou encore le très germanophobe Charles Maurras. Il faut par ailleurs garder à l'esprit que l'un des principaux leitmotivs de la propagande nazie vers la fin des années 30 est la paix, menacée par la "juiverie internationale" (pour reprendre la terminologie hitlérienne). Céline, qui s'élève dans ses Bagatelles  contre l'idée d'une "guerre pour la joie des Juifs" (p.66), semble être sur la question parfaitement d'accord avec Hitler. D'autre part, comme on peut le constater à son comportement lors de l'entrée en guerre de l'Allemagne nazie contre l'Union soviétique, son "pacifisme" n'est en rien un principe absolu. 

 

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