Céline et l'extrême droite française

 

   A partir de la publication des Bagatelles, le temps de l'engagement semble être venu pour Céline. L'auteur du Voyage, que l'on avait jusqu'alors tendance à considérer comme un indépendant, un apolitique un peu anarchisant, rejoint progressivement le camp de l'extrême droite, ce dont il ne se cache pas. Un journaliste canadien qui l'a rencontré alors qu'il voyageait sur le continent nord-américain explique en mai 1938 dans la revue La Presse

"Il (Céline) ne se dit pas fasciste, il avoue simplement de la ''sympathie'' pour Hitler (...) Au cours de son passage au Canada, (...) il a rencontré à Montréal les chefs d'un parti fasciste à l'avenir duquel il s'intéresse." ( Cahiers Céline, n°8, p.47)

   En France même, Céline n'hésite plus à s'afficher publiquement avec les militants pro-nazis du journal La France enchaînée, violent brûlot antisémite que dirige le sinistre Louis Darquier de Pellepoix, et dont le lancement a été en grande partie financé par l'Allemagne hitlérienne. Dans son édition du 15-31 décembre 1938, le journal rapporte les propos que Céline a tenus après l'une de leurs réunions : 

"Il faut du lyrisme pour en sortir. Les Allemands ont eu du lyrisme. La jeunesse allemande, ça chante, mais la jeunesse française... On est enjuivés jusqu'au trognon." ( Cahiers Céline, n°8, p.52-53).

   La présence de Céline est aussi avérée à l’une des conférences que donne l’ignoble ethnologue antisémite George Montandon le 5 novembre 1938 aux abonnés de La France enchaînée (sujet : les races). L’individu devient rapidement un proche de Céline, avec qui il restera en contact jusqu’à sa mort, peu avant la Libération (largement compromis sous l’Occupation pour sa participation à la propagande nazie, il est abattu par la Résistance à son domicile le 3 août 1944). Par ailleurs, à la même époque, Céline rencontre régulièrement Henry-Robert Petit, le secrétaire général du Comité antijuif de France (parti politique fondé par louis Darquier de Pellepoix), et avec qui il semble avoir aussi bien rapidement sympathisé. Son nouvel ami est le responsable du « Centre de Documentation et de Propagande », une officine d’extrême droite qui diffuse en partenariat avec l’Allemagne nazie de la littérature antisémite, et que Céline recommande dans son École des cadavres (''Vous trouverez une bibliographie très achalandée au Centre documentaire, 10, rue d’Argenteuil…'', p.32 de l’édition de 1942).  

le Professeur George MONTANDON (1879-1945)

   On le voit ici, les pamphlets ne sont en rien des "accidents" dans l'oeuvre de Céline, et leur antisémitisme est bien plus qu'une affaire de littérature et de style. Ceux-ci s'inscrivent véritablement dans le parcours personnel du docteur Destouches, qui se rapproche progressivement de l'extrême droite française. 

   Si l'on en croit l'historien Pascal Ory ( les collaborateurs, p.25), il aurait même été durant ces années d'avant-guerre en contact avec la Welt-dienst, un service de propagande subventionné par le IIIe Reich. En tout cas, ce qui est sûr, comme nous le rappellent les historiens Alice Kaplan et Michel Winock, c'est qu'il s'est très largement servi des brochures de propagande nazie publiées par ce service pour rédiger ses deux pamphlets d'avant-guerre. Derrière une indépendance intellectuelle revendiquée (surtout après 1945...), Céline est, avant le déclenchement du conflit, en relation avec les milieux pro-hitlériens en France, et diffuse à son tour de la propagande national-socialiste. 

 

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LES BEAUX DRAPS ET LA RÉÉDITION DES PAMPHLETS